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D’un esprit à un autre.
Conversation avec Pierre Charras.
Pour dialoguer avec l’écrivain Pierre Charras on a besoin de silence. Et je n’écris pas une incongruité, le silence est une voix ardente si on a la prudence de l’écoute. Et surtout, si on sait entrer doucement dans la profondeur de son expression symbolique. Pierre est un homme de gestes, de regards, de sourires, d’humeur, de personnalité et caractère originaux où s’embrassent toutes les réminiscences de son vécu personnel et collectif à la fois. Dialoguer avec quelqu’un qui se déclare « être un esprit » est une aventure de communication qui arrive rarement dans la vie et il a fallu s’y engager sans hésitation. Mais comment dialoguer avec un esprit ? Et qu’est que ça veut dire être un esprit ?
L’étymologie du terme nous éclaire, esprit vient de spiritus, souffle, respiration, mots qui sont familiers au comédien qu’était Pierre avant de se diriger vers l’écriture. Cependant, dans le contexte de notre conversation, je crois percevoir qu’il fait allusion plutôt au principe immatériel ou substance incorporelle (par opposition à la substance corporelle), en somme comme s’il vivait dans l’au-delà de la matérialité réelle. Par conséquent je suis en train de dialoguer avec un personnage ravi en esprit, autrement dit une personne qui transporte son âme dans d’autres régions de la perception, plutôt dans le surnaturel où il retrouve sûrement cet esprit de finesse qu’a développé Pascal à propos des gens qui agissent par intuition ou sentiment de la vérité et qu’il a opposé à l’esprit de géométrie qui selon lui procède par raisonnement déductif. (Pensées, Éd. Brunschvicg I.l).
Suivant ces raisonnements et la posture de l’écrivain qui me fait face, j’ai dû m’accorder et me déguiser en esprit. Ainsi, d’un esprit à un autre, la parole a pris une dimension cosmique, elle va et vient, comme un papillon nocturne, libre dans son vol mais qui féconde le silence. Quand j’écris je suis un autre…Commence par affirmer Pierre…Le temps, je le vois sans le voir. Je ne ressens pas les heures, les semaines… Je suis à l’intérieur du temps. Moi, je reste dubitatif. Qui est en train de me répondre, l’écrivain, le traducteur ou l’acteur ? Ou tous les trois à la fois, avec le même sourire paisible qui dessine sur l’espace une nouvelle interrogation. Je me rappelle dans ce moment Marguerite Duras qui nous disait dans Ecrire : L’écriture, c’est l’inconnu de soi. C’est une sorte de faculté qu’on a, à côté de sa personne, parallèlement à elle même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger de perdre la vie.
Admirateur de Duras, Pierre Charras sait par expérience ce que c’est que ressentir ce double moi qui s’installe en soi au moment de l’inspiration. Il fait sienne la conception sartrienne qui pose que l’écrivain est un homme engagé dans l’univers du langage (J.P.Sartre. La responsabilité de l’écrivain. Discours à La Sorbonne. 1946)Et cet esprit qui parle et réfléchit en face de moi avec les mots d’un connaisseur doué est un disciple de la philosophie du libre choix qui veut, selon Sartre, que l’acte d’écrire soit plaisir et liberté.
Il me cite ensuite d’autres grands noms de la littérature française et universelle où s’enracine sa créativité : Gustave Flaubert, vient trois fois se rappeler à sa mémoire. Et cela ne m’étonne pas, il y a des réciprocités dans la profession de foi de Flaubert qui frappe profondément Pierre, comme nous le verrons au cours de notre dialogue. Je me souviens des premières phrases de Flaubert à son ami Maxime Du Camp qui voulait à tout prix être connu ou arriver à une certaine reconnaissance. Gustave lui répond : Etre connu n’est pas ma principale affaire… Je vise à mieux : à me plaire… et c’est plus difficile, avant de conclure : Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil. Flaubert restera toujours fidèle à ses principes.
D’autres noms affleurent rapidement, surtout de poètes : Mallarmé, Apollinaire, Verlaine, Aragon, Genet. Chacun a laissé ses traces métaphoriques ancrées dans la culture de l’écrivain qui se remémore ses lectures et ses prises de position face aux textes des hommes de lettres, surtout le sens de la liberté et de l’humanité. Les romans sont un reflet de la société, des idées, de l’évolution des mœurs, des pensées, nous dit-il sereinement. Le besoin de liberté est la source principale de toute création, il est au centre du droit à penser et à créer. Sartre revient pour affirmer le sens de l’engagement, avec l’esprit du philosophe : Nommer c’est choisir. La justification de l’acte d’écrire se trouve dans cette conscience de l’engagement qui est aussi postulation de liberté, liberté concrète. L’écrivain est un homme libre qui s’adresse à d’autres hommes libres (Le Nouvel Observateur. Novembre 1998).
La clairvoyance de Sartre est dans ces postulats universels. Depuis le commencement, l’être lutte pour son libre-arbitre. Et malgré les atrocités, les guerres, les dictatures, qui se sont succédé de siècle en siècle, l’homme poursuit sa démarche vers sa libération, sa liberté de conscience et d’esprit. Pierre Charras, l’écrivain, n’échappe pas à ces réflexions et il a su aussi prendre position. Sa lucidité de mémoire l’amène à regarder plus en profondeur les reflets de son histoire personnelle et celle de la société. Il comprend que tout est entremêlé. Les faits qui concernent l’éthique et la politique font partie de son engagement militant au Parti Communiste Français. Cependant, l’évolution des sociétés et les graves dérives d’un régime autoritaire et pyramidal sèment en lui des doutes qui accélèrent sa prise de distance. Il maintient sa position militante, mais cherche un autre moyen d’expression jusqu'au moment où il retrouve la comédie, le théâtre, par hasard ou amitié ; il monte sur scène et devient comédien. Est-ce sa façon à lui de se révolter ? Sans doute. Il cherche sa liberté intérieure, l’autre parole ; pour cela il faudra s’éloigner des dogmes ou des théologies ambigus.
Les autres sentiers
J’aimais bien le théâtre… J’en avais fait quand j’étais adolescent. Et plus tard j’ai rencontré à Avignon Alain Scoff qui montait une pièce pour laquelle il fallait un type qui ne soit pas trop comédien et à partir de là tout s’est enchaîné. J’ai participé à trente-cinq spectacles à Paris.
L’esprit qui me parle sourit. Il sourit toujours, comme pour rassurer l’interlocuteur, mais aussi pour se rassurer. Il est timide et lucide dans l’échange. Sa voix a des tonalités différentes quand il nous parle de lui-même, et ensuite de ses métiers de professeur d’anglais, de traducteur ou de comédien. Les chemins de la vie, on ne les connaît pas. Cependant chez Pierre, les particularités propres aux métiers de la scène sont déjà en lui par son expérience personnelle. Elles vont le servir rapidement dans ce changement de direction. Chez les comédiens, tout passe par la parole et l’expression corporelles. Si le sens des mots est essentiel, le sens des gestes ne l’est pas moins. Je pense que les comédiens sont des re-créateurs du verbe. Ils sont les traducteurs de la pensée des auteurs. Leur talent dépend de leur originalité d’interprètes.
Je pense aussi que tout artiste est un créateur qui libère son imagination et manifeste par sa sensibilité une dimension humaine et aussi spirituelle, exprimée en un langage universel et personnel à la fois. Nous pouvons en déduire que l’œuvre des artistes est le pont entre l’être et la parole. Le verbe des pauses et le verbe créatif, entre les silences, où certaines étincelles de beauté ou de doutes seront ressenties par des yeux anonymes qui imagineront par eux mêmes la continuité du dialogue.
Le théâtre ne suffit pas à cet esprit inquiet. La représentation des textes d’autres auteurs est importante, mais s’exprimer par soi-même est un nouveau défi qui l’attire. La séduction de l’écriture l’a touché. Elle arrive avec la séduction de l’amour. J’écris pour lui plaire…, me dit-il spontanément en regardant malicieusement vers sa femme, Annick Roux (comédienne), qui en silence suit notre conversation. Elle lui sourit tendrement et Pierre ajoute : Quand nous nous sommes connus, Annick m’a offert un stylo et m’a dit : écris ! J’étais amoureux alors j’ai commencé. Pas facile, mais j’ai persévéré, poussé par ce sentiment d’amour qui est là, et aussi par ce besoin d’être moi ! L’amour c’est tout…Remarque l’esprit qui me parle. Pour moi, la représentation d’un Tango c’est de l’amour, la partie sérieuse est la danse que nous essayons d’apprendre et, comme dans l’existence, il y a de tout, des hauts et des bas… Des aléas, mais aussi de la beauté.
Avec plus d’une quinzaine d’ouvrages et une reconnaissance de son talent en vingt ans d’écriture, traduit en plusieurs langues et admiré pour son style subtil, intimiste et sensible, Pierre n’a rien changé de son expression du cœur ; l’homme humble se révèle par ses silences qui répondent aux questions sur la reconnaissance…Et Flaubert réapparaît.
Réaliste et prodigieux observateur de la nature humaine, patient, sceptique, chercheur de caractères contradictoires et vrais, Pierre a un imaginaire qui bouge, va et vient dans le temps pour transporter les images d’hier à aujourd’hui. Ses personnages se déguisent, prennent une autre dimension dans le réel et l’irréalité ; tout est dans le rien. Le monde à travers une vie qui est frémissement de l’âme.
L’assemblage des mots, des phrases, modèle une forme d’émotion, un style d’analyse psychologique, un sens jusqu’à l’inconnu. Et le plaisir sans le plaisir s’installe. Et les images d’un univers pitoyable ou tendre, morbide ou exaltant, chaotique, sans rédemption ou transfiguration, proche du vide ou de l’amour extrême. Son père est partout. On retrouve mon père dans tous mes livres, spécialement dans Bonne nuit, doux prince , confesse l’écrivain. Ses yeux continuent à sourire, l’esprit revient pour me dire : Je suis très laborieux. Alors je regarde les gens, je les observe et je les apprends par cœur, ensuite je les lâche dans mes récits, en leur mettant mes problèmes sur le dos.
Je m’interroge : est-ce l’écrivain qui me parle ou les masques du comédien ? Quel personnage est en train de sourire ? Le militant, l’ex-professeur, l’acteur ou le romancier ? En tout cas, l’esprit s’amuse !
Mais, est-il possible de s’amuser quand la mémoire nous fait décrypter les aspects le plus obscurs de l’existence ? Nous retrouvons quelques pistes dans Comédien. L’auteur devient Vidal (son personnage) qui parle de la mort qui ne lui fait pas peur parce que les comédiens meurent tous les soirs en regagnant leur loge et vivent à peine quand ils ne travaillent pas. C’est une vérité sans concession dans l’univers des artistes. La réalité dépasse trop souvent la fiction. Les mots de Vidal-Charras ne parlent pas de science fiction, ils recyclent le désespoir des créateurs, des artistes, face à ce modernisme contemporain qui exclut ceux qui ne produisent rien pour l’économie de marché. Le regard intimiste de l’auteur est mordant. Les questionnements sur l’être, ses vies et ses morts, ont la transparence d’un témoin et d’un témoignage. Pierre récrée les ombres de son vécu pour illuminer celles du lecteur avec une élégante tristesse. Et Dieu dans tout cela ? Je ne crois pas, mais je regrette de ne pas croire, parce que croire c’est être confiant, c’est souffler…. Le souffle divin ? Oui, qui est le souffle humain… Et ces mots appellent en nous comme un devoir de réflexion sur les autres sentiers, ceux qui touchent les grandes inconnues du sacré, de l’expérience métaphysique au mysticisme, en restant avec le véritable désir de l’écrivain qu’est la création, un travail d’artiste et d’artisan de l’insolite, ou moins de la nature humaine hors de commun.
D’un esprit à un autre
Le temps s’arrête. Ces paroles de sagesse flottent sur la chambre illuminée de réminiscences. L’esprit à levé le rideau de son âme. Mon esprit partage son avis, la force des sentiments soulèvent les montagnes, taille la pierre brute et transpercent les mystères. L’amour ouvre nos paupières vides pour nous enchanter avec la reconnaissance de la beauté. L’horizon est une ligne imaginée, il n’existe pas dans les bras des yeux qui ne ressentent pas. Les êtres rêvent et construisent le pont entre deux rives d’illusions, de joies, de peurs ou de tristesses, depuis l’époque des cavernes. Tout est symbole, parole. Par ce pont de l’imagination passeront dans la réalité ces personnages qui nourriront nos jours de faits ou d’événements, qui se graveront dans notre mémoire. La famille est une barque, les parents les guides… Ensuite, de syllabe en syllabe nous apprenons un langage magique qui nous permet de communiquer avec le monde et son univers. La lecture nous invite aux voyages. Le ciel est dans la terre…Et la terre est la Mère qui nourrit le corps et berce l’esprit. Lire c’est apprendre à écouter, à voler en silence vers les quatre points cardinaux. La nuit brille grâce au soleil de la nuit, et son rythme est cadence d’un ciel étoilé.
Mon esprit profite du silence pour partir vers le cosmos infini de la transmigration des âmes qui dépasse la raison (transrationnel). La conversation continue et moi je voyage au passé. Je redécouvre le ciel d’Atacama sur les marques de ma peau. Les hiéroglyphes des Indiens Aymaras, dessinés avec du sel et du salpêtre quelques siècles avant l’arrivé des Espagnols, sont les voix de la conscience au-delà du temps. Le chemin de pavés des Incas trace la route de ceux qui n’ont pas de route. Je voyage par le grand fleuve sacré qu’est l’Orinoco, dans l’Amazonie luxuriante, les chutes (ou larmes des Dieux) qui tombent de 800 mètres des Tepuy vénézuéliens me lancent sur les vertiges de la nature sauvage et pure comme un sein de vierge. Je rencontre des personnages étonnants, le sorcier supérieur qui voit sans voir, les passeurs des rivières, le Grillo (Grillon) de Costa Rica qui déclame des poèmes par cœur sans savoir lire ni écrire. Les Indiens qui vont offrir, à la messe, leurs récoltes de fruits, de légumes et de marihuana…
Et puis, après avoir parcouru des kilomètres dans la Patagonie chilienne, je reviens à la maison et à notre dialogue avec Pierre. Et il me suffit d’un petit pas pour tomber sur les pierres de Carnac, chez les Bretons qui m’invitent à entrer dans la cosmogonie celte. Mes yeux font partie de la bibliothèque de ma mémoire, ils ont entendu les sons ancestraux, les mythes et légendes des cultures du monde. Oui, j’aime aussi, j’aime profondément la Terre, la Mère Terre. J’aime la femme et l’homme qui tricotent ensemble le cœur de l’humanité. Ils sont le langage qui depuis le commencement a ses racines naturelles dans leur voix et leurs silences… J’aime lire, comme Pierre le fait depuis toujours. Oui, l’esprit de Pierre a raison quand il parle de l’amour comme du sentiment essentiel de partage humain. Seul l’amour a raison du désespoir, de la bêtise, de l’ignorance, et nous aide à renaître avec la perception de la continuité de la vie. Seul l’amour véritable adoucit nos chagrins, nos peurs et peut sublimer notre existence et nous aider à transfigurer notre âme. Même si Aragon prétend qu’il n’y a pas d’amour heureux.
Pierre Charras écrit avec ce sentiment amoureux qui honore l’existence et les rapports humains. La main sur son stylo, il pénètre les racines des êtres et nous tend un miroir qui nous reflète tous avec nos joies et nos larmes teintées de nostalgies. Son écriture est une arme chargée d’images entre lui et moi, entre le moi et le toi ! Son plaisir d’écrire n’est pas évasion, c’est son seul moyen de supporter l’insupportable. Et même si son plaisir, comme tout plaisir, est éphémère, il continue, parce qu’il est convaincu que ce qui perdure est de l’ordre métaphorique. Dans ce miroir où frémissent des personnages qui nous ressemblent, nous dansons tous le Tango des doutes, de l’inconnu et des mystères. Et si parfois l’image dans le miroir ne nous plaît pas, nous déchire, nous accable, notre devoir de conscience est de continuer à danser jusqu’au dernier son des soupirs. Et c’est là que nous reconnaissons le vrai sens du travail créatif d’un écrivain : dans la subtile perception, connaissance et approfondissement de notre existence, ainsi que des hommes et des femmes qui nous accompagnent tout au long des chemins de vie et de mort. L’imagination sert à donner un nouveau dynamisme à notre vécu existentiel transformé par l’écriture. Pierre nous invite à regarder l’incohérence d’une réalité pénible ou surréaliste. Ensuite, il nous apprend à nous interroger, à essayer de comprendre la philosophie du quotidien pour rentrer dans la pédagogie de l’éveil, des doutes qui nous conduirons a la mise en lumière d’une certaine vérité.
Nos esprits sont du même avis quand ils affirment que l’étonnement, la curiosité, la réflexion, sont les moteurs qui déclenchent l’intérêt et frappent notre sensibilité. D’ailleurs, les mots sont là pour nous faire ressentir ce que les hommes de lettres veulent nous faire partager. L’esprit qui me parle et qui écrit (Pierre Charras), il faut le lire par les oreilles et l’entendre par les yeux. Avec lui, la réalité est à l’intérieur de sa fiction. Mais, où es-tu vérité ? Peut-être nous faudra-t-il la chercher dans les autres voix, celles qui sont dans l’invisible et avec lesquelles l’être authentique est en empathie particulière quand il écrit pour leur donner des sonorités, des échos, la vie simplement, avec une émotion ardente comme l’indignation.
D’un esprit à un autre la transformation de la réalité est réelle. Et n’est-ce pas là le vrai sens de la création littéraire : remplir le rien avec le tout de la vie ? Travaillant dans l’obscur, nous trouvons la clarté, à toute vérité son évidence, à toute tristesse sa fécondité.
Luis del Río Donoso.
Docteur de l’Université de la Sorbonne.
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